Mutabor Märchenstiftung

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Les Bouenous

Land: Schweiz
Kanton: Freiburg
Kategorie: Sage

Il est d’une importance capitale de ne point confondre les buénous (porte-bornes) avec les feux follets ; ce serait là une erreur qui dénoterait une singulière ignorance des choses de l’autre monde.

Il est vrai que les buénous, comme les feux follets, sont des êtres de feu ; mais les buénous sont beaucoup plus grands.

Le feu follet, haut de quelques pouces seulement, est d’un blanc-pâle, quelque peu bleuâtre ; tandis que le buénou, haut de plus d’un pied, est rouge sombre.

Le feu-buénou renferme souvent un corps, même visible ; le feu follet, jamais.

Le buénou est ordinairement chargé d’une lourde pierre ; le feu follet est toujours léger comme un papillon.

Les buénous parlent, hurlent, gémissent, frappent et sont parfois méchants, les feux follets sont toujours silencieux et ne donnent jamais de coups.

Les buénous courent çà et là, le long des vieilles haies ; les feux follets ne volent que sur les marais et les tourbières.

Les buénous sont les âmes en peine d’hommes avares et injustes qui, pour agrandir leur champ, en ont reculé les bornes, extorquant ainsi un lambeau de la propriété du voisin.

Là où ils ont commis la faute, ils souffrent... Leur tourment consiste à porter les bornes sacrilèges dans leurs bras, courant la nuit entière autour d’un champ, en criant lamentablement : « lô mè faut-the piantâ chta buêna ? là mè faut-the piantâ chta buêna ? » (Où dois-je planter cette borne ? »)

Autrefois chaque haie de quelque importance avait son buénou. Toutefois, depuis l’invention des géomètres-arpenteurs, le nombre des buénous a considérablement diminué dans nos campagnes, attendu que ces messieurs — nous entendons parler des géomètres — grâce à leurs instruments et à leurs figures, ont le pouvoir de remettre à sa place une borne, celle-ci fût-elle déplacée depuis plus de trente ans.

Les anciens buénous, non damnés, une fois leur peine purgée, s’en vont. Et ils ne sont remplacés par personne, à moins que, de temps à autre, l’âme de quelque mauvais géomètre n’ait à endurer le même tourment...

Quels qu’ils soient les buênous sont toujours hargneux et méchants.

Si vous les voyez courir et si vous les entendez gémir, gardez-vous de les poursuivre, de vous moquer d’eux, ou d’insulter à leur malheur. Ils ont de terribles vengeances !

Un soir — il y a bien longtemps de cela -— six jeunes gens qui avaient veillé fort tard au hameau des Albergeux auprès d’aimables Gothons, s’en revenaient dans la nuit noire, réjouis du sourire de leurs gracieuses et quelque peu éméchés par le bon vin de l’auberge. Arrivés au haut d’Enney, au pied de la Vudalla, ils virent soudain un grand buénou, tout rouge, courir le long des haies en jetant éperdûment le cri habituel : « lô mè faut-the piantâ chia buêna ? lô mè faut-the piantâ ch ta buêna ? »

Peu instruits, comme l’étaient alors les gens de la contrée et rendus par leurs libations plus audacieux que de raison, les Albeuviens répondirent assez irrévérencieusement en désignant la partie la moins... bornée de leur individu !...

Le buénou prit fort mal cette plaisanterie un peu grossière et, écumant de rage, il se précipita sur eux !

Les imprudents s’enfuirent à toutes jambes, les uns d’un côté, les autres de l’autre... Mais allez-vous sauver d’un buénou ! En quelques secondes, tous à la fois, ils furent battus, roués, roulés, foulés, déchirés, traînés par les cheveux et secoués si horriblement qu’ils faillirent en perdre la vie.

Le plus triste et le plus humiliant de l’histoire fut que leurs combourgeois, les Albeuviens, ne voulurent point ajouter foi au récit de leur mésaventure, prétextant que les Enneysans avaient profité de leur ivresse pour leur donner une roulée comme on en savait donner dans le bon vieux temps.

Un des six jeunes gens, le Villarsoumontain poli, fin, prudent et rusé comme le sont les bourgeois de son village, de tout temps philosophes, n’avait rien dit de malséant au colérique buénou ; aussi ne fut-il point inquiété.

Comprenant le grand danger que couraient ses compagnons (et peut- être lui-même) il eut la présence d’esprit de faire à la hâte un grand signe de croix, ce qui rappela le buénou à la raison.

Celui-ci, — qui était, paraît-il, un buénou damné, — dut laisser choir sa borne qui se planta au milieu du chemin. Et il disparut dans une traînée de feu pour ne plus revenir onques mé.

L’endroit où il laissa tomber sa borne s’appelle aujourd’hui : « La Buêna ».

Ce soir-là, c’était la veille de Toutes-âmes. Une pluie glacée, mêlée de neige, tombait lugubrement sur la terre, tandis qu’un vent impétueux poussait çà et là, de la montagne à la plaine, et de la plaine à la montagne, les feuilles mortes dans lesquelles souvent font pénitence les âmes des pauvres défunts.

Il faisait mauvais temps et bien froid. Là-haut, cependant, près de la grande haie, entre Les- soc et le Buth, un buénou courait et pleurait comme, ans auparavant, il pleurait déjà.

Le bon vieux Jean de Niclement, pris de pitié et voulant assurer son salut partit, son chapelet à la main et de l’eau bénite dans la poche de son bredzon. Il s’en alla courageusement vers le buénou désolée, le rencontra et, se découvrant respetueusement, lui dit :

‏« Au nom de Jésus-Christ, notre Sauveur et de sa Béate Mère Marie, si tu es âme bénédette qui souffre, arrête-toi et dis-moi ce qui te manque.

— Le feras-tu ?

— Oui, je le ferai.

— Demain matin, dès que le coq aura chanté, prends ton bâton et ta tâtze , va te confesser au prieuré de Broc ; communie à mon intention et prie longtemps pour moi ; quelques-uns de mes os desséchés sont encore là dans l’ossuaire, répands de l’eau bénite sur eux, je souffrirai moins.»

Le buénou disparut et le vieux Jean rentra chez lui.

Le lendemain matin, au chant du coq, le vieillard partait pour Broc avec les pieux paroissiens de Lessoc. Selon l’habitude, le long du chemin ils récitaient à haute voix le chapelet pour le repos des bénédettes âmes.

Jean se confessa, communia, pria longtemps près du charnier pour le buénou du Clos à Gobalet et répandit de l’eau bénite sur les os des morts...

C’était, ce soir-là, la veille de l’Annonciation. La nuit était sombre, il pleuvait, la neige fondait, l’eau tombait des toits par ruisseaux et le vent faisait rage dans les branches des arbres dépouillés.

Jean rentrait à la maison après avoir soigné son bétail à la grange de la Boilletta, proche de la jolie chapelle de N. D. des Neiges. Selon l’usage des bons vieux, il cheminait en priant pour les morts.

A son grand étonnement, il entendit des gémissements au haut du Clos ; il lui semblait qu’une voix larmoyante l’appelait par son nom. Il regarda et vit le buénou qui courait le long de la haie.

Laissant sur place, boille, baquet et lanterne, il courut à l’apparition et, se découvrant respectueusement, lui dit :

« Au nom de Jésus-Christ, notre Sauveur et de sa Béate Mère Marie, si tu es âme bénédette, arrête-toi et dis-moi ce qui te manque. N’es-tu pas encore en paradis ?

— Non.

— Espères-tu bientôt y entrer ?

— Cela dépend de toi.

— Que dois-je faire ?

— Le feras-tu ?

— Oui, je le ferai.

— Demain matin, dès que le coq aura chanté, prends ton bâton et ta tâtze, va te confesser au prieuré de Broc, communie à mon intention, prie longtemps pour moi près du charnier ; quelques-uns de mes os desséchés sont encore là ! répands de l’eau bénite sur eux, je souffrirai moins, puis... prie aussi longtemps pour toi. »

Le lendemain matin, au chant du coq, le vieillard partait pour Broc avec les pieux paroissiens de Lessoc. Tous, selon l’habitude, s’en allaient le long du chemin récitant le chapelet à haute voix pour le repos des bénédettes âmes.

Il se confessa, communia, pria longtemps près du charnier pour le buénou du Clos à Gobalet et répandit de l’eau bénite sur les os des morts.

Plus longtemps encore, il pria pour lui-même.

C’était ce soir-là, le jeudi de la Grande-semaine. Le printemps renaissait, les perce-neiges s’ouvraient, quelques primevères ornaient déjà les prairies et les oisillons voltigeaient de branche en branche dans les haies, cherchant un rameau hospitalier pour y suspendre un nid.

Après plusieurs journées de labeur consacrées à nettoyer le pâturage de Montmahô, à réparer les haies et à mettre le chalet en état pour la prochaine poya, le vieux Jean qui rentrait à la maison, suivait le sentier de la fin de Niclement. Il priait pour les morts.

A sa grande surprise, il entendit derrière lui, au haut du Clos à Gobalet, une voix larmoyante qui l’appelait par son nom.

Il accourut, trouva le buénou qui pleurait le long de la grande haie. Se découvrant respectueusement, il lui dit :

« Au nom de Jésus-Christ, notre Sauveur et de sa Béate Mère Marie, si tu es âme bénédette, cesse enfin de te lamenter et de me faire courir. Dis- moi ce qui te manque. N’es-tu pas encore en paradis ?

-— Non.

-— Espères-tu bientôt y entrer ?

-— Jean, cela dépend de toi.

-— Que faut-il faire ?

-— Jean, toi, l’arrière-petit-fils de mon petit-fils, le feras-tu ?

-— Oui, je le ferai.

-— Tu le jures sur la croix du Sauveur ?

-— Je le jure.

-— Jean, mon fils, écoute : Le champ que tu possèdes ici et que je possédais il y a deux cent vingt ans ne t’appartient pas en entier. Le champ de mon voisin et parent Wuély formait une enclave dans le mien et le bordait par une haute haie de noisetiers, deux choses qui me déplaisaient fort. Je voulus acheter cette enclave. Il refusa. Je demandai qu’il arrachât au moins la haie qui me nuisait. Sa femme, Mariette, originaire d’Albeuve, au delà de la Sarine, non seulement s’y refusa, mais, pour me narguer, me braver et m’exciter, me déclara que l’année suivante on ensemencerait cette enclave en entier et que, si bête y passait, elle irait parler au Comte. Elle était femme de poigne et l’aurait fait.

J’enrageais si fort que je ne dormais plus. Une idée diabolique m’obsédait et je fus assez criminel pour la mettre à exécution.

Un soir, ayant creusé une excavation dans le champ de Wuély, j’y enfonçai une borne avec ses témoins ; son sommet n’était que de quelques pouces au-dessous du niveau du champ. Je ramenai soigneusement le gazon que j’avais tassé. J’y semai quelques poignées de poudre d’os et, satisfait de ma triste besogne, j’allai me reposer.

Cette borne continuait la ligne de mon champ et supprimait l’enclave de Wuély.

Sept jours après mon travail, il eût été impossible d’en apercevoir la moindre trace.

L’automne et l’hiver passèrent, le printemps revint et je vis avec plaisir que la Mariette faisait conduire force fumier dans l’enclave.

Le jour où Wuély et ses ouvriers retournaient la terre, moi, j’arrachais, avec deux ouvriers, la partie de la haie sise sur mon terrain. J’étais tout yeux et tout oreilles.

Il y avait trois heures qu’ils travaillaient et que j’observais quand j’entendis un des ouvriers de mon voisin s’écrier : « Mais... C’est une borne !...» Un autre de s’approcher et de confirmer le dire du premier. Wuély de se gratter la tête.

Mes ouvriers accoururent. On arracha la pierre. Wuély la tourna et la retourna. On fouilla le creux. On trouva les témoins. On les examina longtemps, longtemps. Wuély était blême. Je franchis la haie à mon tour, feignant l’étonnement. Je gourmandai même mes ouvriers de ce qu’ils perdaient leur temps et m’informai hypocritement de ce dont il s’agissait.

Wuély eut la candeur de me l’expliquer. Je lui répliquai que mon père affirmait déjà qu’en suite de négligence son champ faisait une enclave dans le nôtre. Une aussi vieille borne enfouie sous terre le prouvait bien.

Tout le monde fut convaincu par l’évidence.

Wuély se dressant alors fièrement devant moi, me dit: «Jean-Pierre, je pourrais t’opposer la possession et la propriété de mémoire d’homme ; mais puisque j’ai découvert cette borne et que ton père, le plus honnête des hommes, affirmait que l’enclave formée par mon champ devait être votre propriété, je te l’abandonne. »

Il partit à l’instant avec ses gens.

A l’instant aussi, je sentis un poids énorme me peser sur la conscience. J’eus cependant l’audace de prendre possession et de jouir de cette terre. Il est vrai que maintes et maintes fois, j’offris à Wuély une somme fort rondelette à titre d’arrangement. Mais j’étais puni par où j’avais péché ; sa réponse invariable fut : « Puisque cette enclave est ta propriété, garde-la. Je ne sais que faire de ton argent, je n’y ai point droit, garde-le ».

Ma conscience me bourrelait. Toutes les fois que je voyais Wuély — tous les jours, puisque nos maisons étaient attenantes — une voix impérieuse me criait : « Avoue ton crime et rends-lui son champ. » L’injuste jouissance de ce misérable lopin de terre empoisonna les dernières années de ma vie.

Enfin, n’y tenant plus, je partis un matin pour le Prieuré.

Ce fut long et pénible, mais Dom Colin fut inflexible. Il me fit promettre d’aller trouver Wuély et de lui dire : « Puisque de mémoire d’homme cette enclave a appartenu à ta famille, mon confesseur m’a dit que je ne pouvais pas la garder. Si tu acceptes sa contre-valeur la chose est arrangée, sinon, reprends-la immédiatement et je te paye même cinq écus pour en avoir joui. Tu n’as pas voulu d’une terre qui m’aurait appartenu ; je ne veux pas d’une terre qui t’appartient, reprends-la. »

Je repartis heureux. J’étais soulagé d’un immense poids. Je connaissais la bonté de Wuély. La paix allait régner dans ma conscience.

Hélas ! la mort implacable me frappa avant mon retour.

Depuis lors, je cours le long des haies, demandant qu’on replace les bornes comme elles doivent l’être en justice. Mais mes fils, mes petits-fils, mes arrière-petits-fils sèment et récoltent, rient et chantent sur le champ qui porte mon nom de Gobalet, sans s’inquiéter de celui qui brûle et gémit le long de cette haie. Jamais une prière, jamais une messe pour moi ! C’est jugé... Je n’entrerai pas en paradis avant que cette malheureuse borne soit enlevée et que cette enclave que tu possèdes ait fait retour à ses légitimes propriétaires.

Le feras-tu ?

— Je le ferai.

— Demain est le grand jour du salut, le grand jour du pardon. Dès le chant du coq va chez ton voisin. Dis-lui que tu lui donnes la moitié du champ à Gobalet pour délivrer le buénou qui court le long de la haie pleurant et gémissant... Je t’en supplie, Jean, fais-le ! »

Et le buénou disparut...

Le lendemain, le soleil dorait à peine la Dent de Vérolien et le Moléson que quatre hommes étaient sur le champ à Gobalet. Malgré la vive opposition de son voisin Piéro — qui ne voulait en aucune façon croire à l’histoire du buénou — le vieux Jean partageait son champ en deux, plaçait de nouvelles bornes en présence de deux témoins et donnait la moitié du terrain à son voisin Piéro.

Agenouillé à terre, il tassait de ses mains le gazon de la quatrième et dernière borne, près du sentier, quand les quatre hommes entendirent une voix joyeuse chanter derrière eux : « Gloria Patri... Jean, viens avec moi... > Us se retournèrent... Personne...

Le vieux Jean poussa un profond soupir... Ses compagnons le regardèrent :

Toujours agenouillé, mais les mains jointes,... il était mort.

Le buénou délivré l’avait enlevé avec lui en paradis.

Aus: Marie-Alexandre Bovet, Légendes de la Gruyère, Lausanne, o. J. Eingelesen von der Mutabor Märchenstiftung auf www.maerchenstiftung.ch