Dans les cabanes d’alpage de la Singine
La vie des armaillis et leurs femmes est pleine de labeur. Jour après jour, ils doivent s'occuper des animaux et de la fabrication du fromage. Mais parfois, il se passe des choses extraordinaires et c'est ce qu'ils racontent lorsqu'ils reviennent dans la vallée après une longue période passée à l'alpage.
Une nuit d'intempéries, on frappa à la porte de la cabane de Schönenboden. Les bergers ouvrirent la porte et laissèrent entrer une pauvre famille de journaliers. Ils partagèrent le repas avec eux et leur attribuèrent un coin pour dormir. Le lendemain, le temps s'étant enfin amélioré à midi, la famille se remit en route.
Le soir, l'un des bergers remarqua que quelques vaches manquaient. Il se mit immédiatement à la recherche des animaux, quand soudain il entendit des pleurs et des gémissements. Il regarda autour de lui, mais ne vit personne. Une fois qu'il eut retrouvé ses vaches et les eut conduites à la cabane, il raconta son expérience aux armaillis.
« Les pleurs et les gémissements sont certainement un signe. Qui sait, peut-être que les pauvres gens qui ont passé la nuit chez nous n'étaient pas des hommes, mais des esprits, et qu'ils voulaient nous avertir. »
Les autres ne savaient pas vraiment quoi penser de tout cela, mais ils ramenèrent toutes les bêtes à l'étable et se couchèrent ensuite, inquiets. Cette nuit-là, il neigea et ce n'est que grâce à leur prudence qu'aucun des animaux ne fut perdu.
On raconte qu'un jour, Henri Neuhaus de Dirlaret, à Rechthalten, cherchait ses chevaux qu'il avait laissés paître pendant la nuit sur l'alpage. Il fit de longs allers-retours sans trouver les animaux et finit par se réfugier dans la cabane. La saison d'alpage était déjà terminée, les armaillis étaient de retour dans la vallée et il devait donc s'occuper lui-même du feu. Il mangea le pain sec qu'il avait apporté et s'assoupit un peu quand il vit soudain un petit vieil homme en costume d'armailli suspendre le chaudron à fromage au-dessus du feu. Il y versa du lait et fit toutes les étapes nécessaires à la fabrication du fromage. Pendant tout ce temps, il ne dit pas un mot. Au lever du jour, il avait disparu.
Henri Neuhaus ne put dormir cette nuit et rentra chez lui à l'aube. Ses chevaux se trouvaient hennissant devant l'écurie. Il les fit entrer, puis rentra dans la maison et raconta son aventure. Depuis cette expérience, il n'aimait plus boire de lait ni manger de fromage.
Joseph Offner, né au couvent de Planfayon, à Plaffeien, avait lui aussi vécu quelque chose d'étrange. Il était berger sur l'alpage de Birchera lorsqu'une nuit, il entendit un fort tintement de cloches. Étonné, il se demanda si un troupeau en retard se dirigeait vers son chalet et regarda par la lucarne, en posant une jambe sur le toit. Il vit alors des hommes vêtus de noir comme des corbeaux, qui menaient soixante vaches avec de grandes cloches devant sa cabane.
Le lendemain matin, Joseph vit que la jambe qu'il avait posée sur le toit était toute noire et enflée.
L'expérience des bergers de la cabane de Grutenhaus se termina de manière plus tragique. Le soir, ils s'étaient réunis autour du feu et avaient commencé à jouer. En guise de mise, ils auraient bien aimé avoir une bouteille de vin, et l'un des serviteurs fut donc envoyé à Planfayon pour aller chercher du vin. Entre-temps, l’ambiance dans la ferme devenait de plus en plus amusante. L'un des gars enfila une peau de vache et se cacha près du puit pour effrayer le serviteur à son retour. Bientôt, celui-ci apparut, une bouteille de vin à la main.
Les autres demandèrent : « As-tu vu le fantôme de la vache au puit ? »
« Oui », répondit le serviteur, « mais je l'ai frappé à terre. »
Effrayés, les autres se levèrent d'un bond et se dirigèrent vers le puit, mais il était trop tard, l'armailli pétulant n'était plus en vie.
Depuis cette époque, dit-on, le défunt apparaît comme un fantôme dans la cabane de Grutenhaus et met en garde contre les épidémies et le malheur.
Raconté à nouveau d’après : J. Genoud, Légendes Fribourgeoises, Fribourg 1892. © Mutabor Märchenstiftung www.maerchenstiftung.ch